La Sigoise
La vie à Saint-Denis du Sig en oranie (Algérie) de 1845 à 1962.

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La plaine du Sig

L’illustration n°700 vol. XXVIII 26 juillet 1856

samedi 19 mai 2012

La plaine du Sig, arrosée par la rivière de ce nom, est aujourd’hui à peu près entièrement conquise à la culture européenne ; elle est d’une grande fertilité, et favorable surtout aux riches cultures industrielles.

On lui doit les premiers champs de coton, les premiers essais de cette culture qui, propagée aussitôt dans les plaines voisines, assure déjà leur prospérité, et permettra avant peu d’années, à l’industrie métropolitaine, de s’affranchir de l’impôt payé à l’Amérique.

De nombreuses fermes la sillonnent et forment autant d’oasis dans cette vaste étendue de terres, livrées jadis à la ronce, aux palmiers nains et des bestiaux arabes. MM. Héricart de Thury, Capmas, Sibour, Rouchouse, et bien d’autres dont le nom m’échappe, sont venus, rudes pionniers, non pas y planter leur tente, mais bien y construire résolument de grands et beaux établissements agricoles, occupant de nombreux bras et réalisant chaque jour des prodiges d’intelligence et d’énergie.

Vous jugerez de l’importance de ces termes par celle de M. Capmas, dont je vous envoie un croquis. Tout croit avec succès dans ce sol fertile : céréales, tabacs, garances, sorgo, plantes maraîchères, etc, mais surtout, le cotonnier, dont les sujets se conservent deux et trois années, produisant toujours de fortes quantités de coton, grâce à des soins assidus et à un écimage intelligent. On m’a assuré, et par les échantillons que j’ai vus je suis disposé à y croire, que sur certains pieds de cotonniers on a compté de neuf à douze cents capsules, toutes chargées et venues à parfaite maturité, ce qui constitue une production énorme.

Toutefois la question des cotons, si intéressante pour l’industrie française, est intimement liée à celle de l’aménagement des eaux ; cette culture ne se développera qu‘en raison des moyens d’irrigation mis à la portée des colons. C’est un point digue de fixer toute la sollicitude du gouvernement.

Indépendamment de ses fermes, la plaine du Sig possède encore un centre de population considérable. La charmante petite ville de Saint-Denis du Sig, dont la population s’accroit d‘un trimestre à l’autre dans des proportions merveilleuses, et se trouve, à l’heure qu’il est, bien près d’atteindre 4,000 âmes ; et certes ce n’est point sans peine qu’elle a réalisé ces progrès, car elle a eu à traverser les plus rudes épreuves : défrichements difficiles, miasmes paludéens, mauvaise eau, fièvres tenaces, sécheresse, choléra, défaut de communications avec le marché d’Oran, elle a tout surmonté, grâce au courage et aux labeurs opiniâtres de ses habitants, et aujourd’hui, assainie par une canalisation bien entendu, et par la végétation abondante qui enveloppe ses blanches maisons d’un riche manteau de verdure, elle- constitue un séjour des plus agréables.

Créée par arrêté du 20 juin 1845, sur les plans et par les soins du génie militaire, auquel son heureuse distribution fait honneur, cette jolie ville a été remise, par décret du 13 janvier dernier, à l’administration civile. Elle est devenue le chef-lieu d’un district administré par un commissaire civil. Les fonctionnaires de cet ordre, spéciaux à la colonie, peuvent rendre de grands services aux populations. Ils réunissent entre leurs mains les attributions des sous-préfets, des maires, et souvent aussi celles des juges de paix ; ils ont donc le moyen d’exercer sur leurs administrés une autorité quasi-paternelle. Celui de Saint-Denis du Sig entend fort bien la chose, à ce qu’il m’a paru ; je l’ai vu rendre la justice sous les arbres de la place publique, comme faisait jadis le saint roi Louis à Vincennes, et il est rare qu’il ne concilie pas les plaideurs, qui conservent ainsi leur huître pleine. On assure dans le pays qu’il n’a pas d’autre ennemi que son huissier, aux oreilles duquel toutes ces conciliations sonnent fort mal. En somme, il serait heureux pour l’Algérie que le gouvernement propageât, sur une plus large échelle l’institution des commissariats civils, transition naturelle entre l’administration militaire et l’administration pure et simple des sous-préfets.

La population de Saint-Denis du Sig ne comprend pas moins de 1,800 Espagnols Aussi, la nuit venue, entend-on de tous côtés le clapotement des castagnettes et le grincement des guitares ; c’est une harmonie extrêmement monotone et irritante pour des oreilles françaises, mais qui parait avoir un charme tout particulier pour nos hidalgos, et surtout pour leurs très gracieuses compagnes, qui sont toutes boleras par don de nature. Ces Espagnols ont une incroyable rage pour leurs danses et leur musique ; ils se priveront volontiers de maisons, d’abri, de chaussures ; ils vivront, sans se plaindre, de galette, de piment, d’ognons ou de sardines, voire même de cigarettes ; mais supprimez-leur la guitare ou la castagnette, ils en mourront. Ces habitudes toutefois si outrageusement rudes à l’ouïe, offrent une compensation à la vue par la singulière beauté du type des femmes de cette nation, qui, même dans la classe la moins élevée, possèdent une grâce extrême dans la tournure, une flexibilité de taille qui fait songer aux ondulations du serpent, et des yeux de ce noir velouté et profond que M. de Musset a nommé si bien du noir d’enfer. Cette population espagnole est très-laborieuse, et constitue un des éléments les plus certains de l’agriculture algérienne. Tous les habitants de Saint-Denis du Sig professent, du reste, un grand respect pour l’autorité, et beaucoup de déférence envers ses agents. J’ai vu la manifestation de ces sentiments à l’occasion d’une visite administrative faite à cette ville par M. Majorel, préfet d’Oran, qui a recueilli sur son passage l’expression es plus vives sympathies. Il est vrai que ce fonctionnaire jouit dans le département d’une grande réputation de justice et de bonté, et qu‘il passe pour un administrateur du plus haut mérite, extrêmement laborieux, et s‘éclairant par lui-même sur toutes chose.

Cette petite ville du Sig, si prospère déjà, et qui ne peut tarder à relier à son administration la majeure partie de la plaine de l’Habra, sa voisine, me parait destinée à un grand-avenir un point de vue agricole, par l’excellence de son territoire.

En retournant de Saint-Denis du Sig à Oran, on traverse la forêt de Muley-Ismaël et le village du Tlilat, remarquable par le bel état de ses cultures et par un établissement agricole important, qui y a été fonde par un capitaliste parisien, M. Adam. La ferme Adam, dirigée par M. Sohn, est bien connue de vos lecteurs par les produits qu’elle a envoyés soit à l’Exposition universelle, soit à l’Exposition permanente de la rue Saint-Dominique. Si l’Algérie possédait un nombre suffisant d’exploitations comme celle M. Adam au Tlilat, de M. du Pré de Saint-Maur à Arbal, dont je vous enverrai peut-être un jour une étude, de MM Capmas, Sibour, de Thury, etc, le problème de la colonisation algérienne, si avancé déjà, serait complétement résolu.

Je vous ai nommé la forêt de Muley-Ismaël : il y a peut-être quelque ambition a intituler forêt dix ou douze mille hectares de broussailles peu élevées, et où les arbres de moyenne futaie se comptent aisément ; mais sur ce point de l’Algérie où la résistance des Arabes a été très-énergique, où les abris boisés ont, par suite, été détruits par mesure stratégique, il ne faut pas se montrer trop exigeant ; Muley-Ismaël témoigne d’ailleurs de ce qu’elle a été et de ce qu’elle pourrait redevenir, par les troncs d’arbres énormes qu’on y découvre raz de terre, au milieu des touffes de lentisques, d’oliviers, de caroubiers et de rus pentaphyllum. Le service forestier y exécute d’excellents travaux, au moyen des compagnies de planeurs militaires, et poursuit un aménagement qui créera sur ces coteaux, dans un laps de temps suffisant, une source considérable de revenus au domaine public. Il serait fort à regretter que ces bois, tels qu‘ils sont, fussent concédés à l’industrie privée, qui, dit-on, les demande ; car l’État y perdrait les bénéfices des travaux considérables qu’il y a fait exécuter, et les centres voisins de population, y compris Oran, ne tarderaient pas à se trouver à la merci de la spéculation pour l’achat des quantités de bois de chauffage nécessaires à leur consommation.

Je ne pousserai pas plus loin ces aperçus, pour cette fois du moins, et m’estimerai heureux, monsieur le Directeur, si vous croyez pouvoir leur donner place dans les colonnes de votre publication si répandue. Je réclamerai quelquefois, si vous le permettez en faveur de l’Algérie, dont les journaux se disant grands se sont tant et si mal occupé, la publicité de l’image, qui, à mon avis, en vaut bien une autre.

Veuillez agréer, etc.

Jules SARRIANS

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L'illustration n°700 vol. XXVIII 26 juillet 1856 La plaine du Sig Campement de planteurs militaires et maison de garde, à la mare d'eau, (...) Colonie d'Afrique. Vue générale de Saint-Denis du Sig. prise de (...) La ferme Campas

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